Enquête d’Anne Cousin

1944 : les Tirailleurs Sénégalais de Morlaix à Dakar

En 1914 et 1944 les tirailleurs sénégalais recrutés dans nos colonies vont largement contribuer au combat pour la liberté. A la fin de l’été 1944 l’armée de libération va décider de renvoyer ces prisonniers en Afrique retenus dans les frontstalags, 22 camps furent créés par l’armée nazie en France dans la zone occupée, dont un à Quimper et à Rennes. La présence des Noirs sur le sol allemand n’était pas tolérée en raison de discrimination raciale.anne Cousin

Le 26 octobre 1944 ce sont 2000 ex-prisonniers qui arrivent à Morlaix pour embarquer à bord du navire le Circassia à destination de Dakar. Pendant cette semaine d’attente ils vont comparer le montant des primes reçues et vont constater que leurs droits ne sont pas respectés. Un climat de révolte va naître et 300 hommes refuseront de monter à bord du Circassia. Sur le navire, les incidents se multiplient car l’idée d’être spoliés comme leurs pères en 14-18 qui n’ont jamais reçu leurs pensions, apparait. Les promesses ne sont pas tenues et parvenus à Thiaroye, camp militaire proche de Dakar, les tirailleurs sénégalais vont de nouveau réclamer leur dû, mais au petit matin du 1er décembre ce sont les chars qui envahissent le camp et c’est avec des balles qu’ils seront payés, il y aura 70 morts, des blessés et 10 lourdes condamnations pour mutinerie.

Doudou Diallo ancien président de la Fédération des anciens combattants du Sénégal a témoigné face à ces injustices: 1

«Nous nous considérions comme des Français à part entière. Nous n’étions plus les Tirailleurs Banania qui avaient quitté leur pays en 1938-1939. Le temps passé en France nous avait changé et nous avait ouvert les yeux. Alors,nous nous sommes dit : aujourd’hui nous nous disons Français, mais nous ne sommes pas des Français, ni pour l’habillement, ni pour la nourriture, ni pour les émoluments.Nous sommes des Français de seconde zone, parce que nous avons été colonisés.Comme hommes nous n’étions pas inférieurs, mais nous n’avions pas eu les moyens matériels denous défendre. La balle qui tue ne fait pas de distinction entre Noir et Blanc. Nous avions donc acquis une nouvelle mentalité, nous n’acceptions plus d’être traités en inférieurs ».

Les liens avec la population
A Morlaix des liens vont se tisser avec la population qui va aider ces hommes démunis et parfois sous-alimentés. Paul Aurégan avait 13 ans en 1944, il fait la connaissance d’André Bokari qui ne partira pas à bord du Circassia. Sa famille va l’héberger et correspondra avec lui jusqu’à la fin février 1945 à Trévé et Guingamp. 2 Il écrit: « Mon cher Paul, je viens vous dire que j’étais très heureux d’aller vous voir à Morlaix, car Morlaix n’est pas comme en France, Morlaix est tout seul pour nous les Sénégalais. Mon cher Paul je viens vous dire je ne vous ai jamais oublié »

Plusieurs marraines de guerre vont retrouver leurs protégés en gare de Morlaix, dont Monique Le Rue-Buron et sa soeur Colette, la famille va recueillir avec beaucoup d’émotion Bady et son camarade Alassane avant le départ.
Eugène Bourdon raconte la générosité de sa mère qui a soigné un Sénégalais atteint du scorbut et qui achètera une plaque tombale.
D’autres témoins évoquent leur peur de voir des noirs, mais qui sont « gentils » «Ils donnaient de la viande pour les enfants lorsqu’ils venaient cuisiner dans les maisons »
Ces 300 protestataires vont quitter Morlaix pour être internés à Trévé, Côtes du Nord dans des baraquements gardés par des FFI, ils seront transférés à Guingamp le 18 janvier 1945.
Un recueil de témoignages des Anciens de Trévé apporte un éclairage sur leurs conditions de vie3. Les prisonniers circulaient librement avec cependant des consignes à respecter.
Fifine Le Caer raconte : « Ils allaient dans la campagne, un peu partout. Ils étaient bien vus par les habitants. Certains finissaient par avoir leur maison. ». Ces prisonniers recherchaient de la nourriture, la chaleur d’une cheminée et celle du coeur. Monique Grojo raconte : « Je me rappelle que mon frère Jean qui avait 15 ans se battait avec Mamadou sur le tas de fumier couvert de neige. Ils se lançaient des boules. Ils parlaient de leurs pays, de leur famille, de leurs problèmes. Quand les gens critiquaient les noirs, mon père répondait qu’on les avait mis en première ligne, que c’était de la chair à canon. » Monique Lallican avait 9 ans en 1944, elle raconte : « A la maison nous avions une grande cheminée avec une grande fouée. Quand j’arrivais de l’école le Noir me prenait sur ses genoux. Maman me préparait à goûter et on se chauffait ». Cette sombre page d’histoire ne laisse cependant pas ignorer la part d’humanité et de solidarité qui a existé entre nos peuples.

1 – Revue Afrique histoire n°7 1983
2 – Cousin A, Retour tragique des troupes coloniales. Morlaix-Dakar1944, Paris, éditions L’Harmattan 2011
3 – Nous n’avions jamais vu de noirs, Langast-22, éditions Récits, 2011

Anne COUSIN

Auteure de : Retour tragique des troupes coloniales. Morlaix-Dakar1944, Paris, éditions L’Harmattan 2011
Co-auteure de : De la domination à la reconnaissance- Antilles, Afrique et Bretagne sous la direction de Ronan Le Coadic- éditions PUR- 2013

 

 

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