Le Monde des livres, 23/04/2010 : « Prisonniers de guerre « indigènes » », d’Armelle Mabon

Un cortège nuptial dans un village d’Ille-et-Vilaine, le 5 septembre 1947. Les mariés sourient. Elle est blanche, il est noir. La photo est floue mais éclaire un pan d’histoire occulté, superbement reconstitué dans le livre d’Armelle Mabon : le sort des prisonniers coloniaux pendant la seconde guerre mondiale. Ce jour-là, Yaya Coulibaly épouse Jeanine, sa marraine de guerre. Le natif du Soudan français (aujourd’hui Mali) s’est évadé du « frontstalag » de Rennes et a rejoint la Résistance. Coulibaly, comme le Sénégalais Doudou Diallo ou le Marocain Djillali Ben Mohamed, sont les « visages oubliés de la France occupée » auxquels l’historienne redonne vie.couv mabon
Un patient dépouillement d’archives, complété par des entretiens avec les survivants, a permis de reconstituer l’itinéraire de ces Africains, qui en dit long sur les ambiguïtés du lien colonial et sur le rôle de la guerre comme catalyseur des aspirations à l’indépendance.
Fait méconnu mais significatif : contrairement aux Français « blancs » envoyés en captivité en Allemagne, les 80 000 tirailleurs et autres coloniaux faits prisonniers pendant la débâcle de 1940 furent détenus sur le sol français. Les nazis, après en avoir massacré un millier, firent interner les autres dans 57 camps éparpillés du Mans à Nancy et d’Angoulême à Rennes. Certains coloniaux étaient réquisitionnés dans des kommandos et employés dans l’agriculture ou l’industrie. Derrière l’alibi du climat plus adapté se cache le souci de ne pas mêler les « races » afin d’empêcher le virus de la solidarité de se propager.
En vain. De multiples liens se tissent entre les Africains et les locaux : depuis les miches de pain lancées à leur passage jusqu’aux amours nées dans les correspondances avec les marraines de guerre. Des unions qui, avertira le garde des sceaux à la Libération, « portent atteinte au prestige de la France dans les milieux indigènes ».
Au fil du récit apparaît l’étonnante dialectique enclenchée par la guerre : l’expérience de la fraternité du feu, mais aussi la destruction, en 1940, du mythe de l’invincibilité de la France et la main tendue des habitants rendent inconcevable la perpétuation des rapports coloniaux aux yeux des tirailleurs. A partir de 1943, des officiers français remplacent les geôliers allemands dans les « frontstalags » : les Africains sont prisonniers de leurs propres chefs. La France met à nu son mépris tout en offrant le cadre de possibles rapports égalitaires. La hiérarchie militaire française perçoit parfaitement le caractère explosif de telles expériences. La paix revenue, elle procède au « redressement moral » de ces Noirs, « grands enfants dociles et rieurs » désormais assoiffés d’égalité.
Quelques mois avant le massacre de Sétif (Algérie), la répression sanglante de la mutinerie de Thiaroye (Sénégal), en décembre 1944, est conçue comme un « coup de bistouri » douloureux mais nécessaire, censé ôter pour longtemps aux colonisés leurs idées d’émancipation. Les mutins n’avaient réclamé que leurs arriérés de solde.
Prisonniers de guerre « indigènes », d’Armelle Mabon, La Découverte, 298 p., 23 €.
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