Libération, 1er décembre 2004 : A Thiaroye, la mort pour solde de tout compte

par ANGE-DOMINIQUE BOUZET : voir l’article sur le site LIBERATION CULTURE
Il y a soixante ans, le 1er décembre 1944, les tirailleurs sénégalais, réclamant leur salaire, furent massacrés. C’est aujourd’hui le 60e anniversaire du massacre du camp de Thiaroye : un haut fait de l’armée française qui appartient à l’histoire de la guerre, mais ne figure pas parmi les célébrations officielles de la Libération. Les officiels n’ont jamais été bavards sur Thiaroye. Pour rendre justice à la mémoire de ceux qui sont morts le 1er décembre 1944, près de Dakar, mieux vaut aller sur Internet : Rachid Bouchareb vient d’y mettre en ligne un petit film d’animation en noir et blanc, muet mais très parlant. Ni une fable ni une diatribe. Seulement le rappel d’une tuerie : L’ami Ya Bon.

AMI Y'A BON (L')
En novembre 1944, l’armée rapatrie à Dakar les tirailleurs sénégalais, démobilisés après avoir été tirés des camps de prisonniers allemands où ils avaient échoué pour avoir défendu la France au combat en 1940. Contrairement aux combattants «français», blancs, ils n’ont pas reçu leurs arriérés de solde, pas plus qu’on n’a changé leurs marks. Des formalités qui seront réglées en Afrique, a-t-on promis. Mais à Thiaroye, même refus… Les tirailleurs, désarmés, ont l’audace de protester. L’encadrement militaire répondra à la mitraillette.

image-51969-0-356-90

«Et pour la peine d’avoir réclamé leur dû, quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été tués passèrent en jugement et furent emprisonnés, jusqu’à une grâce présidentielle en avril 1947, lors du voyage de Vincent Auriol en AOF [Afrique-Occidentale française]», écrit Yves Benot dans l’un des rares livres à décrire l’événement (1).
Combien de morts, dans cette journée du 1er décembre ? Des dizaines, cent, peut-être deux cents… Impossible de savoir. A l’époque, la censure militaire a complètement réussi à occulter l’affaire. Elle ne percera en France qu’en juillet 1945, à travers une dénonciation de Léopold Senghor dans Esprit, puis une intervention du député Lamine Gueye, en mars 1946. Faible lumière.
En 1988, Sembene Ousmane, le vétéran sénégalais des cinéastes africains, tirera un peu plus l’incident de l’ombre en lui consacrant un film, Camp de Thiaroye, dont l’ingratitude indignera les autorités cinématographiques françaises : si l’Afrique se mettait à user du cinéma pour saisir autre chose de son histoire que des mythologies de brousse soigneusement intemporelles… Autant dire que le film ne fut pas très largement diffusé.
En août dernier, pourtant, l’ancien ministre Pierre-André Wiltzer, s’exprimant au nom de Jacques Chirac, évoquera enfin le massacre comme un événement «tragique et choquant» qui «salit l’image de la France». Un instant fugitif de vérité dans le cadre de cérémonies donnant l’occasion au président Abdoulaye Wade d’annoncer l’institution d’une commémoration tournante, dans tous les pays africains, d’une «Journée du tirailleur» fixée… au 23 août.
Une meilleure date, sans doute, que le 1er décembre, pour donner «base à une chaîne internationale de solidarité dont le noyau dur sera constitué par l’Afrique et la France». A condition de ne pas oublier ce qu’on doit aux combattants africains en continuant à confiner des morts comme ceux de Thiaroye, ou de Sétif (lire ci-contre), dans les placards sanglants de l’histoire.
(1) Massacres coloniaux, 1944-1950, La Découverte. 7,5 euros. BOUZET Ange-Dominique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *